La lecture : textes de Joseph Zinker

Joseph C. Zinker : un recueil d’articles

Joseph C. Zinker

LE THERAPEUTE EN TANT QU’ARTISTE
L’Harmattan, Paris, 2006

Voici un extrait de ce recueil d’articles :

GESTALT-THÉRAPIE : LA PERMISSION D’ÊTRE CRÉATIF (1974)

Louange de l’expérimentation en Gestalt-thérapie

Si Fritz était encore vivant, il serait déçu de voir beaucoup de petits esprits répéter son travail comme des perroquets comme si, en psychothérapie, le dernier mot était déjà dit. Beaucoup parmi nous n’ont pas eu le courage de tirer un enseignement de son sens de l’invention, de sa capacité à créer un enseignement saisissant quelle que soit la situation. Pour Fritz le « hot seat » ou le « top-dog-underdog » étaient des insights du moment qui devaient être explorés, mis de côté ensuite, pour être remplacés par d’autres expérimentations et concepts. Comme tout grand artiste il se nourrissait du processus de ses propres énergies créatives. Une fois terminé, un tableau ne stimule plus beaucoup parce que le suivant est plus à propos et plus excitant. Si la Gestalt-thérapie est amenée a survivre elle doit représenter ce processus de croissance intégratif, ce genre de générosité créative. Elle doit assimiler les nouvelles découvertes sur le plan musculaire, au niveau des origines archétypiques, de nos premiers cris, pour en faire des découvertes originales. Si nous, enseignants de cet art, oublions ce principe fondamental d’expérimentation créative, de développement de nouveaux concepts à partir de nos prises de risques et d’un courage inébranlable, alors la Gestalt-thérapie mourra avec le reste des lubies thérapeutiques contemporaines. Fritz nous a donné un exemple incarné d’un esprit incroyablement imaginatif.

La Gestalt-thérapie est vraiment une permission d’être créatif. Notre outil méthodologique de base est l’expérimentation. L’expérimentation vise le cœur de la résistance, elle change et transforme la rigidité d’une personne en système de support souple. L’expérimentation est une approche comportementale qui permet d’aller vers un fonctionnement nouveau. On peut s’en servir pour aider une personne à contacter ses polarités aveugles, son « ombre », ou à amplifier son comportement original. Il ne faut pas que l’expérimentation soit importante, sérieuse, il ne faut même pas qu’elle soit parfaitement ajustée – elle peut être théâtrale, joyeuse, folle, transcendantale, métaphysique, pleine d’humour. L’expérimentation nous permet d’être prêtre, putain, pédé, saint, sorcière, sage, magicien, et toutes les choses, existences et idées qui se cachent en nous. L’expérimentation ne doit pas avoir pour point de départ le concept – elle peut cheminer du simple plaisir de jouer à de profondes révélations conceptuelles.

Un groupe avec lequel je travaillais, transforma une simple chanson de Noël en une sorte de chorale de Bach. Thérapeute et participants n’étaient pas pleinement conscients de l’impact imminent de ce travail, mais quelque part ils savaient qu’ils avaient créé quelque chose de beau qui transcendait leurs propres limites personnelles. La Gestalt-thérapie est la permission d’être exubérant, d’avoir de la grandeur, de jouer avec les possibilités les plus belles qui nous sont données dans la brièveté de nos vies. L’expérimentation est d’une grande efficacité en groupe, parce que portée par la variété créative de l’ensemble d’une communauté. Personne ne s’épuise, chacun est nourri. La Gestalt-thérapie n’est pas la répétition routinière de prières conventionnelles à la fin d’une journée. Pour moi, elle englobe tout ce qui est devant moi, tout ce qui promet une plénitude de l’expérience, tout ce qui apparaît et qui est impressionnant, effrayant, ce qui fait pleurer et nous émeut, ce qui est étrange, archétypique, ce qui nous fait grandir. Elle représente pour moi l’étreinte complète de la vie – qui permet de savourer tous ses goûts subtiles.